Interview d'Émilie Brisavoine
- cinevores85000
- 11 mars
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À l’occasion de son passage pour présenter son film Maman déchire en avant première, le 10 février dernier, nous avons eu l’occasion de rencontrer sa réalisatrice, Émilie Brisavoine.
Cinévores. Peux-tu te présenter brièvement ?
Émilie Brisavoine. Je m'appelle Emilie Brisavoine, je suis réalisatrice et je viens présenter en avant-première mon second long-métrage, Maman déchire au Concorde.
Morgane. Dans ce film, Maman déchire, on aperçoit que ton grand-père a beaucoup filmé pendant ton enfance, et que tu filmes aussi ta famille dans Pauline s'arrache. Qu’est-ce qui t’a donné envie de filmer : lui ou l’extérieur ?
E.B. J'ai beaucoup vu mon grand-père avec un caméscope quand j'étais petite… Il faisait une petite cassette chronologique sur la vie de chaque personne, en rassemblant toutes les photos, films et cartes postales. Et donc il faisait du tourné-monté. Donc il filmait une photo, il faisait un commentaire, ensuite il stoppait sa caméra. Après il mettait en place par exemple une VHS ou un film de Super 8, il filmait, et ensuite il coupait. Enfin voilà, donc c'était du tourné-monté, c'était ultra artisanal. Et il faisait des commentaires, et des fois c'était assez drôle, des commentaires assez drôles. [...] Il y a un vrai lien de famille dans ma manière de travailler, en mélangeant notamment les archives. Ce qui me plaît, c'est de faire une anthropologie des images domestiques, c'est-à-dire utiliser tout ce qui est censé ne pas être du cinéma. [...]
Lubin. En tant que spectateur on remarque une évolution dans ton style, dans le montage de ton film. Est-ce que c'est quelque chose qui est conscient pour toi, que tu remarques dans cette évolution ?
E.B. C'est vrai que dans Maman déchire, j'ai voulu approfondir ce que j'avais mis en place dans Pauline s’arrache, c'est-à-dire le fait d'inventer une écriture cinématographique qui soit un tissage de matériaux hétérogènes, de natures vraiment différentes. Et moi, ce qui me plaît, c'est de faire une anthropologie des images domestiques, d’utiliser tout ce qui est censé ne pas être du cinéma. Par exemple, les films de familles, les films amateurs, ce que les gens produisent sur YouTube, sur Skype ou à l'iPhone. Ce sont des images qu'on côtoie et qu'on pratique de manière très amatrice et quotidienne et que moi j'aime utiliser et tisser comme un patchwork pour faire mes films. Ce que j'avais mis en place dans Pauline s’arrache, j'avais envie de le décupler dans Maman déchire, en mélangeant encore plus de sources. [...] Parce que moi j'aime bien l'art brut, c'est un art qui est fait par des artistes qui n'ont pas fait d'école forcément, qui ne sont pas régis par des grammaires institutionnelles ou des styles. J'aime tout ce qui est amateur, dans le sens noble du terme : amateur, ce sont les choses faites avec amour. [...] Ce que j'avais déjà commencé dans Pauline s’arrache, de rentrer à l'intérieur de la psyché d'un personnage documentaire en faisant des scènes oniriques, là, je l'ai encore plus développé. Maman déchire, c'est une odyssée intérieure, comme une enquête intime. Je voulais vraiment matérialiser le flux de la conscience et le chemin de la psyché, de cette enquête intérieure. C'est du bricolage très artisanal que je fais avec ma monteuse où on installe un petit fond vert. À chaque fois qu'on avait une idée, on la testait en direct. C'est quelque chose qui est fait de manière très empirique et plastique et artisanale.
Pauline. Comment estimes-tu que ton processus créatif est entièrement terminé ?
E.B. C'est le récit qui décide. [...] À partir d'un sujet singulier qui m'est propre et intime, c'est-à-dire le fait que j'ai envie d'explorer cette relation complexe que j'ai avec ma mère, je voulais raconter quelque chose de plus universel, parler de choses qu'on partage tous, de ce qu'est la filiation ? Qu'est-ce que les transmissions transgénérationnelles ? Quand on a un enfant, c'est aussi un petit peu l'heure des bilans, qu'est-ce que, moi, on m'a transmis ? Qu'est-ce que moi, je vais transmettre ? Et donc, toutes ces questions, elles sont universelles. Mais pour arriver à raconter quelque chose d'universel, il faut créer un récit, en fait. [...] En ayant envie d’explorer la relation complexe que j’ai avec ma mère, et ces trois adultes malades de leur enfance, je voulais raconter quelque chose de plus universel. Je voulais raconter la trajectoire de ces adultes mais pour comprendre les adultes, il faut comprendre les enfants, ce qu’ils ont traversé, et montrer à quel point leur parole est légitime, forte et intelligente. Ils font le lien entre l’adulte et l’enfant, le passé et le présent.
Morgane. Quelle a été la place de l'art dans ta vie ?
E.B. L'art au sens le plus large ça peut être la littérature, le dessin, la poésie, enfin en tout cas la représentation. C'est-à-dire que les artistes finalement ils produisent de la représentation et la représentation c'est rendre présent à nouveau. Donc c'est une manière de capter l'essence de ce qui fait l'existence humaine en fait, et de pouvoir le capter et le présenter dans un objet qu'on peut partager tous ensemble. [...] Je pense que le fait de pouvoir s'exprimer par l'écrit, par le dessin, par le cinéma, c’est quelque chose que seuls les humains font : créer du lien avec autrui. Je suis moi-même devenue prof d’art appliqué et c’est très salvateur pour moi de pouvoir s’exprimer à travers l’art.
Pauline. Qu'est-ce que cela t’a apporté et en quoi ça a participé à ta construction personnelle ?
E.B. Arriver à terminer un film, c'est aussi une manière de circonscrire une problématique ou un questionnement qui m'a travaillée. Pour moi, ce qui est important pour faire un film, c'est qu'il faut que je sois mue par une question forte. Ça m'intéresse de voir quels sont les récits que cela propose pour nous aider à dompter et apaiser ces blessures-là.
Angèle. Tu sembles accorder une certaine importance au “cosmos”. Veux-tu parler de ton rapport particulier à celui-ci ?
E.B. Le cosmos, il revient beaucoup aussi… L'autre jour, je voyais une petite vidéo sur Instagram où on voyait l'univers, puis il y avait une petite flèche avec un point microscopique qui disait: "Toi qui es en stress parce que tu dois payer tes impôts et prendre des anxiolytiques [...]” En fait, ce que j'aime bien, c'est qu'on est rien dans l'univers. La vie, ça passe comme ça, on est une étincelle et on se prend la tête. Et en même temps, on est tous reliés parce qu'on est tous faits des mêmes matériaux. J'avais envie de raconter qu'à l'intérieur de nous, on est nous-mêmes de petits univers qui se côtoient et impactent d'autres univers dans le grand univers. Et puis, il y avait aussi l'idée que j'avais envie de créer une proximité entre la matrice maternelle et le cosmos. Enfin voilà, qu'il y ait quelque chose, une espèce de cosmogonie qui nous relie tous, en fait. De toute façon, la maternité, c'est l'origine du monde. [...] Tu as bien fait de poser la question [ndlr : à Angèle].
copyright image : JHR Films
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